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Vers un régime parlementaire spécial

Pr. Khalifa Chater

 

D’après la nouvelle loi électorale, publiée le 16 septembre 2022, le scrutin est organisé sous la forme d'un scrutin uninominal majoritaire à deux tours, dans 151 circonscriptions en Tunisie et 10 à l'étranger, qui rassemblent donc 161 sièges. Les candidats doivent être âgés d'au moins 23 ans, ne doivent avoir aucun antécédent ou privation judiciaire, et ne peuvent se présenter que dans la circonscription dans laquelle ils habitent. D’autre part, la loi électorale interdit aux Tunisiens binationaux de se porter candidats dans des circonscriptions du territoire national. Le régime tunisien ne veut pas répéter la situation précédente ou des chefs de gouvernements étaient binationaux. Sont également interdits d'être candidats ceux qui occupent ou ont occupé il y a moins d'un an des fonctions de membres du gouvernement, chefs de cabinets, juges, chefs de missions diplomatiques et centres diplomatiques et consulaires, les gouverneurs, les premiers délégués et secrétaires généraux des gouvernorats.

Théoriquement, les candidats ne représentent pas des partis. Ils agiraient comme des personnalités indépendantes. En fait, la représentation des partis peut être difficilement occultée. En effet, les partis sont des acteurs de la démocratie. Ils structurent le fonctionnement de la politique, dans les régimes démocratiques, car par définition le parti est « une association organisée qui rassemble des citoyens unis par une philosophie ou une idéologie commune, qui inspire son action, avec comme objectif la conquête et l’exercice du pouvoir ». De fait, qu’on le veuille ou non, les partis participeraient nécessairement à la campagne électorale et feraient valoir leurs visions et leurs programmes.

D’ailleurs, les partis tunisiens vivent actuellement une ère de renaissance après les événements de 2010 - 2011 - ainsi nous les appelons, évitant les concepts révolte ou révolution qui impliquent une appréciation idéologique ! – qui se sont traduits par une confiscation de la vie politique par le mouvement islamique, soucieux d’instaurer le califat.   La politique partisane a été restaurée par la naissance de Nida Tounes ; mais l’accord Béji/Ghannouchi a fait valoir le rassemblement au débat. Depuis lors, la vie politique s’est développée, étant donné que le réveil du 25 juillet 20011 a remis les pendules à l’heure, éclipsant le parti Nahdha.

Les élections prochaines ne peuvent occulter les idéologies et les programmes. D’ailleurs, lors du dépôt d'une candidature, il est nécessaire de déposer à l'ISIE son programme électoral. Ce qui implique une définition des priorités et, dans une certaine mesure, des options idéologiques, plus ou moins affirmées.

Quant à la représentation, elle est relative, sinon symbolique, puisque le candidat doit présenter une liste nominative de 400 parrainages avec signatures légalisées. Les parrains doivent respecter l'égalité des sexes dans le nombre de signataires - donc 50 % d'hommes et 50 % de femmes - et les jeunes de moins de 35 ans doivent représenter au moins 25 % des parrains. Chaque électeur ne peut parrainer qu'un seul candidat.

Notons d’autre part, que les principaux partis politiques ont décidé de boycotter les élections :Le Front de salut national, présidé par Ahmed Néjib Chebbi, désormais proche du parti islamique, compare le nouveau suffrage, aux élections qui étaient tenues sous le président Zine el-Abidine Ben Ali. Cette coalition est formée de plusieurs partis politiques, dont Ennahdha, Al Amal, la Coalition de la dignité, Au cœur de la Tunisie et les mouvements créés pour s'opposer au « coup de force » du 25 juillet 2021.  Même position  de la  coalition formée d'Ettakatol, d'Al Joumhouri, du Courant démocrate, du Parti des travailleurs et du Pôle démocratique moderniste. Ils sont rejoints par le Parti destourien libre, qui a annoncé le 7 septembre qu'il ne participera pas à des élections législatives considérées comme un « crime d'État », et la loi électorale à venir comme une loi « illégale ». Il compare par ailleurs les élections législatives à la désignation de membres du conseil similaire de la Choura, comme dans les pays islamistes.

Dans de telles conditions, le régime parlementaire tunisien aurait des caractéristiques spécifiques, privilégiant les visions personnelles. Peut-on parler de l’application du programme présidentiel, privilégiant la représentation directe.

 

Les élections françaises, le choix de la continuité

Pr. Khalifa Chater

 

Le président sortant Emmanuel Macron vient de triompher, au second tour de la présidentielle face à Marine Le Pen, avec un score de  58,8 % contre 41 ?2  % pour la candidate du RN. Il y a cinq ans, Emmanuel Macron s'était imposé par 66,1% des voix contre 33,9% pour Marine Le Pen. La montée actuelle de la candidate de l’extréme-droite est significative. Elle traduit l’évolution des rapports de forces, en faveur de Marine Le Pen.

La confrontation électorale française a opposé deux visions de la France : celles du président-candidat, confirmant la continuité et celle de Marine Le Pen, représentant l’extrême-droite. Dans le domaine agricole, les deux candidats se rejoignent sur quelques points : encourager l’installation des jeunes agriculteurs, favoriser les circuits courts et le local, simplifier le quotidien des agriculteurs. D’autre part, la candidate du Front National estime que "la France, puissance agricole, doit être au service d’une alimentation saine ». Cela passe par l’application du patriotisme économique aux produits agricoles français pour soutenir immédiatement "paysans et pêcheurs, notamment au travers de la commande publique (État et collectivités)". On devrait garantir le montant des subventions "dont les critères seront fixés par la France et non plus par l’Union européenne, avec l’objectif de sauver et soutenir le modèle français des exploitations familiales ». Son financement réside dans l’arrêt du versement de la contribution française globale à l’Europe.

Emmanuel Macron estime que les agriculteurs, « comme l’ensemble des entrepreneurs », devraient bénéficier d’un allègement des charges pour être davantage compétitifs. Tout en acceptant le libre-échange, il évoque la nécessaire régulation des productions. Une "Europe qui protège" devrait toutefois venir palier, selon les dires du président-candidat, aux déséquilibres commerciaux actuels, que ce soit en termes fiscal et social ou en matière de politiques concurrentielles dans l’Union.
Divergence importante, elle concerne la réforme des retraites. Elle fut le premier thème d'affrontement dans cette campagne du second tour : Emmanuel Macron est favorable à la retraite à 65 ans… ou 64 ans, alors que Marine Le Pen souhaite une retraite à 60 ans... sous conditions.

Deux visions opposées sur le terrain de la diplomatie : La candidate du Rassemblement National est favorable à un rapprochement stratégique entre l'OTAN et la Russie, une réforme de l'Union européenne, l’arrêt de "l'ensemble des coopérations avec Berlin" sur le plan militaire et la sortie de la France du commandement intégré de l'OTAN. Elle s'est ainsi placée en rupture avec la politique internationale menée par Emmanuel Macron depuis 2017, une politique qui vise notamment à renforcer la puissance de l'Union Européenne et une plus grande intégration de la France, en son sein. L’un veut réformer l'OTAN, tout en développant une Europe autonome en matière de défense. Il réclame ses sanctions contre la Russie. Son adversaire quant à elle, évoque une sortie de l’Alliance atlantique, une fois la guerre en Ukraine terminée.

 Fait important, Marine Le Pen dénonce l’émigration et souhaite privilégier les français de souche. Cet argumentaire est cependant occulté, lors de la campagne électorale. "L'extrême droite a beau présenter de nouveaux masques, elle n'en reste pas moins l'extrême droite" affirme Raphaël Llorca, communicant, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès (voir  Les nouveaux masques de l'extrême droite, Editions de l'Aube et de la Fondation Jean-Jaurès).

D’autre part, la surenchère de l’extrême-droite sur l’émigration établit des relations conflictuelles avec les pays sud-méditerranéens du voisinage. Par contre, dans le cas de la continuité présidentielle d’Emmanuel Macron, ces relations s’inscrivent dans les rapports de voisinage de l’Union Européenne.  Ces relations restent bien entendu asymétriques et, de fait, inégalitaires, traduisant l’état actuel des rapports de forces.

La confrontation présidentielle TV, le 20 avril, a confirmé la divergence entre les deux protagonistes : Marine Le Pen a fait valoir la préférence nationale, le patriotisme économique, couronnés par l’organisation d’un projet de référendum, sur l’émigration. De son coté, Emmanuel Macron a une attitude plus nuancée sur l’émigration, développant le "mythe" des expulsions des émigrés clandestins, qui ne peuvent avoir lieu, qu’en accord avec les pays d’origine. Tout en défendant son bilan, il a esquissé des réformes.

Conclusion : Fait évident, le triomphe d’Emmanuel Macron inscrit la continuité, sinon le statut quo, dans la politique française. Mais, nécessité l’exige, il reste à l’écoute de l’extrême-droite, ne pouvant ignorer sa percée électorale. Ménageant les dérives de l’opinion publique française, Macron tente de reprendre la main sur l'immigration : Le chef de l'État a organisé une réunion ministérielle à l'Élysée pour accélérer les expulsions d'étrangers en situation irrégulière (voir François-Xavier Bourmaud, Macron tente de reprendre la main sur l'immigration, 09/06/2021). D’ailleurs, le programme du président sortant, sans remettre en cause les droits des étrangers, met le cap sur des mesures un peu plus restrictives que celles de son quinquennat actuel. Emmanuel Macron, pour autant, "ne bénéficie pas d’un blanc-seing au sujet de l’immigration et de l’accueil des étrangers.  Son discours public  a présenté deux visages au gré des événements".  Depuis cinq ans, son message apparaît même "brouillé" (Olivier Faye,  Les chassés-croisés d’Emmanuel Macron sur l’immigration).

 

Le retour de la guerre froide

Pr. Khalifa Chater

 

Sommes-nous en train de vivre un retour de la guerre froide, avec ses protagonistes les USA, et la Russie et leurs alliés ? Il s’agissait de l’état de tension qui opposa, de 1945 à 1990, les États-Unis, l'URSS et leurs alliés respectifs qui formaient deux blocs dotés de moyens militaires considérables et défendant des systèmes idéologiques et économiques antinomiques. La fracture entre les Etats-Unis (ainsi que les démocraties européennes) et l'URSS ne surgit pas inopinément en 1946. Les racines de la guerre froide remontent à la révolution d'Octobre 1917 d'où naît en 1922 l'Union soviétique. Les relations difficiles entre les États-Unis et l'Union soviétique tiennent à la nature même de leurs régimes politiques et des idéologies qui les sous-tendent. Les deux pays souffrent, en effet, d'une véritable "incompatibilité idéologique". D'un côté, les États-Unis s'affichent comme les représentants du libéralisme, tant politique qu'économique, tandis que de l'autre, l'URSS fustige le capitalisme et prône une société sans classe, où les initiatives de l'individu s'effacent devant les intérêts du peuple. Or, la guerre froide  actuelle que l’invasion de l’Ukraine a mise à l’ordre du jour;  a profondément bouleversé l'ordre du monde et relancé une logique de blocs. Notons, cependant que dans la situation actuelle, il n’y as d’incompatibilité idéologique. Les temps ont changé et le système communiste a été abandonné par la Russie, après la désintégration de l’URSS. L’abandon du communisme est confirmée par le président Poutine qui affirma, dans une interview  à NBC, le  1er juin 2000 : ‘‘ j’ai étais convaincu que l’idée communiste  n’était rien de plus  qu’une belle histoire, mais une belle histoire dangereuse, menant à une impasse non seulement idéologigue, mais aussi économique’’.

La doctrine du président Poutine : Elle est résumée par le professeur Michel Eltchaninoff, spécialiste de la pensée russe et grand connaisseur de Vladimir Poutine. Dans son ouvrage Dans la tête de Vladimir Poutine (Actes Sud, 2022), il explore les sources intellectuelles de l’idéologie du Kremlin :

‘‘Cette doctrine s’étage à partir  d’un héritage sur plusieurs plans : à partir d’un héritage soviétique assumé et d’un libéralisme feint, le premier plan est une vision conservatrice. Le deuxième , une théorie de la voie russe. Le troisième, un rêve impérial  inspiré des penseurs eurasistes’’ (ibid, pp. 13-14). Peut-on parler d’une ‘‘défense du traditionalisme russe face au modernisme de l’occident’’ ? Cette opinion de  Michel Eltchaninoff nous parait plutôt arbitraire.

D’autre part, Michel Eltchaninoff fait valoir l’opposition de Poutine  à l’idéologie marxiste, doubléé d’une fidélité sans faille à l’Union soviétique. Quinze ans après son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine  affirme en le regrettant ‘‘Ce qui semblait incroyable, malheureusement est devenu une réalité :l’URSS s’est intégrée’’.  Il effectue une revanche sur l’histoire et attaque l’Ukraine. Il affirma le 21 février 2022 : ‘‘l’Ukraine n’est pas juste un pays voisin, mais une partie inaliénable  de notre propre histoire, de notre culture, de notre espace spirituel. Ce sont nos camarades, nos proches, parmi lesquels ne se trouvent pas seulement des collégues, des amis mais des parents, des gens liés à  nous par des liens de sang’’. Poutine insiste  sur l’unité inaliénable et historiquement fondée des deux peuples. En conclusion, il affirme : ’’Il n’ y a pas de place pour l’Ukraine souveraine’’.

La bipolarisation :  Affirmant l’unité spirituelle entre la Russie et l’Ukraine, Poutine estime que le départ de l’Ukraine vers l’Europe couperait la Russie d’une parie d’elle-même. D’ailleurs Poutine veut mettre à l’ordre du jour  une union économique avec le Kazakhtan, la Biélorussie, l’Arménie et le Kirghistan. Cette Union eurasiatique serait le pendant de l’Union Européenne, d’après son programme. Ces alliés de la Russie la rejoignent dans cette bipolarité.

De l’autre coté, l’Union européenne s’engage dans cette guerre froide. Elle s’érige en acteur principal, se considérant comme une victime de la guerre de l’Ukraine, qui bloquerait son extension, dans les anciens pays de l’Est. Par contre, cette guerre est révélatrice du fossé entre Washington et le camp saoudien. Les Émirats et l’Arabie Saoudite ne font pas partie du front formé par les USA contre la Russie.  Est-ce à dire qu’ils s’insèrent de plus en plus dans le réseau international autoritaire  que la Russie et la Chine développent ? Par contre, Qatar reste l’allié des USA, défendant ses causes.

Conclusion : La bipolarisation fait valoir le discours sur la réalité. Dans les deux cas, on développe des visions partisanes. Le président Poutine critique ‘‘la nazification et la militarisation’’ de l’Ukraine. Le clan occidental occulte les revendications d la Russie et dénonce ses velléités de bloquer l’Union Européenne.  Il s’agirait plutôt d’une tempête dans un verre d’eau.

Ukraine, la guerre d'usure

Pr. Khalifa Chater

 

Les stratégistes étudient la guerre de l’Ukraine sous ses multiples angles : le déroulé des opérations sur le terrain, les aspects de guerre informationnelle, le sort des populations ou des infrastructures vitales. Ils élargissent également leurs regards à d’autres aspects, diplomatiques ou géopolitiques, qu’ils touchent la Russie, l’Europe, l’Amérique ou le reste du monde.

Un pays sous les bombes : Les forces russes marquent le pas en Ukraine. Alors qu'il était prédit une avancée rapide et forte de l'armée, les gains territoriaux en Ukraine se ralentissent. Vladimir Poutine n’a pas eu sa guerre-éclair, pour s’assurer l'invasion et la domination du pays. Le scénario le plus probable dans les semaines à venir est un contournement des grandes villes. Les analystes s’attendent à des offensives sur les flancs sud et est de l’Ukraine, pour faire une jonction. Les villes ukrainiennes se barricadent pour résister à l’assaut des envahisseurs. Dix millions d’ukrainiens ont quitté leurs foyers.   

Jusqu’ou ira Vladimir Poutine ? L'ancien ministre des Affaires étrangères et européenne Bernard Kouchner affirme que le président russe a besoin de montrer à son peuple une victoire.   Est-ce à dire que cette guerre repose sur des passions et non des intérêts ? Pour les Ukrainiens, pas de compromis en vue : Leur président affirme ; "Comme n'importe quel citoyen, je souhaite la paix. Je garde l'espoir qu'à l'avenir, on pourra retrouver la paix"...Mon pays et ses citoyens n'accepteront l'ultimatum russe que lorsqu'ils n'existeront plus" (interview diffusée sur franceinfo, 21 mars 2022)

Vladimir Helenski demande un soutien militaire à l’Europe, aux USA, à l’Otan et même à Israël, adhérant à sa position contre les Palestiniens. Mais leur soutien se limite parfois à l’envoi d’armement. N’occultons pas cependant la fermeté de l’Europe dans ses réponses économiques et financières à l’action du Kremlin

La guerre de communications :  Le vainqueur n’arrive pas toujours à imposer son récit. La Russie a ses puissants moyens de communication. Elle use des fakes news et organise des campagnes de désinformation. Pour elle, il ne s’agit pas d’une guerre mais d’opérations spéciales. Le réseau satellitaire Viasat est victime d’une cyberattaque. Depuis son orbite, à plus de 36 000 kilomètres au-dessus de l’équateur, le satellite KA-SAT permet de relier à Internet des dizaines de milliers de particuliers, d’entreprises et d’objets connectés divers à travers l’Europe. Mais le 24 février, au petit matin, des milliers de modems, ces appareils recevant le signal pour chacun des utilisateurs de ce satellite, ont subitement cessé de fonctionner, rendant impossible toute connexion à Internet. De plus en plus d’éléments pointent vers le sabotage d’un satellite, en lien avec le conflit ukrainien. Il serait le fait des Russes.

D’autre part, le gouvernement russe opéré des mises en scène, pour brouiller les pistes. Ses fake news propagent des rumeurs essayant de tromper son propre opinion et l’opinion internationale.

Malgré tout, l’Ukraine a réussi la bataille de la communication. Ses vidéos démentent le discours du président russe. Face à un ennemi supérieur militairement, l’Ukraine aura au moins réussi à gagner une première bataille : celle du récit. Depuis les premiers jours de l’invasion russe, et en partie grâce au silence de Moscou, Kiev est parvenu à susciter dans le monde entier un élan de sympathie massif pour la résistance ukrainienne à l’agression de son grand voisin. Kiev montre que la guerre est le résultat de la volonté de puissance destructrice de Vladimir Poutine. Ce qui suscita un élan de sympathie dans le monde. Le statut d’agressé est plus convaincant que le discours de l’agresseur. Les témoignages des victimes, ceux des réfugiés, des déplacés de leurs foyers et ceux qui continuent à vivre, sous les bombes et dont le quotidien est devenu un enfer.  Mais est-ce que les opinions publiques acquises à la cause ukrainienne pourraient entrainer un élan des gouvernements, en faveur de l’intervention, en faveur de l’Ukraine ?

Conclusion : Cette guerre de l’Ukraine érige-t-elle un nouvel ordre mondial ? Le président ukrainien tente de le confirmer. "Je pense qu'à l'avenir le monde va changer, il a déjà changé", a-t-il estimé. "Les hommes politiques ont déjà peur de leur propre peuple. Nous voyons que les citoyens peuvent agir, influencer sur ceux qui prennent des décisions." Selon lui, "à l'avenir, l'opinion publique sera plus forte que n'importe quel leader. Aujourd'hui, nous observons ce changement de paradigme vers une véritable démocratie, là où le peuple a le pouvoir" (interview diffusée sur franceinfo, 21 mars 2022).

Suite à la guerre de l’Ukraine, la guerre froide risque de se matérialiser. Elle peut dynamiser l’Otan. Les relations russo-américaines sont au bord de la rupture. L’Union Européenne adopte fait cause la tragédie ukrainienne et remet à l’ordre du jour le projet de sa militarisation, transgressant ses objectifs originaux.

Ukraine, quelles perspectives d’avenir ?

Pr. Khalifa Chater

 

"Celui qui ne regrette pas l'URSS n'a pas de cœur. Celui qui la regrette n'a pas d’intelligence".

Comment interpréter cette phrase ambigüe de Vladimir Poutine ? Comment pouvait-elle expliquer la prise de position du président russe contre l’Ukraine ? Passage des paroles aux actes ?  Une velléité d’intégrer ce pays, dans le cadre d’une restauration de l’URSS ou une recherche d’une nouvelle forme de domination ?

Cet épisode met en lumière la situation paradoxale de l’Ukraine : tour à tour périphérie de l'Europe occidentale ou glacis de la Russie.  Ce vaste territoire (603.000 km2) a toujours été tiraillé entre de puissants voisins (Pologne, grand-duché de Lituanie, Russie).

Les opérations sur le terrain ? Engagée depuis le 24 mars, la conquête de l’Ukraine se poursuit.  Les offensives viennent de l’Est, de l’ouest et du nord et dessinent les lignes de fronts. Les colonnes russes avancent très lentement, vu la résistance acharnée des Ukrainiens. D’autre part, les forces russes continuent leur "opération offensive" pour encercler la capitale ukrainienne, Kiev. Elles bombardent ses banlieues. Les chars russes sont à quelques kilomètres des portes de Kiev dont la population se barricade. Sa chute aura lieu, à plus ou moins brève échéance. Mais les observateurs estiment que son attaque n’est pas imminente.  En tout cas, la survie du régime est en jeu.

Perspectives d’avenir ?  Quel est le pari de Vladimir Poutine ? Une "colonisation" de fait. Cela semble exclu, depuis la décolonisation à la fin du XIXe siècle ?  Nous partageons les vues de l’historien Jean-Jacques Marie, qui affirme que « tout impérialisme suppose une économie dynamique désireuse de conquérir des marchés par tous les moyens, de la guerre commerciale à la guerre tout court, et un État fort". Or la Russie, minée par la corruption, n'a créé aucune nouvelle richesse depuis les années 2000 (La Russie sous Poutine, Payot, 2016).

Vladimir Poutine envisage-t-il un fractionnement de l’Ukraine, par l’indépendance du L’auteur tente d’étudier les perspectives d’avenir de la guere de l’Ukraine. Jusqu’où ira Vladimir Poutine ?

et des régions russophones ? Depuis une vingtaine d’années, Vladimir Poutine mène une guerre des esprits qui a préparé celle des armes, dans cet ancien bastion sidérurgique et minier de l’est de l’Ukraine. Les Russophones d’Ukraine, menacés de "génocide " affirme-t-il. Un pays tout entier, sous le joug du « nazisme ». Le matraquage du Kremlin est repris en boucle par les télévisions russes, justifiant l’invasion de leur voisin, La reconnaissance de l’indépendance du Donbass affaiblirait l’Ukraine.

Autre objectif de Vladimir Poutine une démilitarisation de l’Ukraine ou du moins sa neutralité.  Cette solution est d’ailleurs préconisée par le sociologue Edgar Morin qui affirme : "Vu sa position géographique, le seul compromis acceptable serait la neutralité de l’Ukraine, sur le modèle suisse".  Elle pourrait suivre l’exemple de la Finlande, autre pays voisin de la Russie, qui fait partie de l’Union Européenne et non de l’Otan.

Position du candidat à la présidentielle française, Nicolas Dupont-Aignan, le fondateur de Debout, la France, "le camp des Occidentaux a tort de chercher à isoler le géant russe. Le seul avenir de l’Europe, pour peser dans le monde demain, passe obligatoirement par une coopération avec la Russie. Sinon l’Europe est hémiplégique. Poutine passera, la Russie va rester", a expliqué le député au micro de « Bonjour chez vous ! », la matinale de Public Sénat. Pour Nicolas Dupont-Aignan, le règlement de la crise devra passer par le respect du protocole de Minsk signé en 2014. " Pour moi, dit-il, au-delà des sanctions qui nous retombent sur la figure, je pense qu’il faut proposer un vrai statut pour l’Ukraine, dans le cadre d’une conférence pour la sécurité en Europe : sa neutralité absolue – dire qu’il n’y aura jamais l’Otan en Ukraine -, et un statut d’autonomie constitutionnelle pour le Donbass », soutient-il.

D’ailleurs, l’Otan ne prévoit pas l’intégration de l’Ukraine. L’Union européenne, elle-même, Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'UE, réunis en sommet à Versailles, pour élaborer les réponses économiques et militaires au choc de l'invasion russe. Ont exclu jeudi 10 mars, toute adhésion rapide de l'Ukraine à l'Union européenne, tout en ouvrant la porte à des liens plus étroits :   "Sans tarder, nous renforcerons encore nos liens et approfondirons notre partenariat afin de soutenir l'Ukraine dans la poursuite de son parcours européen. L'Ukraine fait partie de notre famille européenne", ont finalement proclamé les dirigeants dans une déclaration écrite. L’Union européenne affirme, bel et bien, qu’elle n’intègre pas un pays en guerre. 

En tout cas, l’avenir de l’Ukraine reste incertain. De fait, elle ne bénéficie d’aucun appui militaire, contre l’occupation.  Se trouvant dans la même situation, le Koweït a été libéré de l’occupation de l’Irak, par une intervention militaire étrangère internationale. Mais l’Ukraine ne dispose pas de l’atout pétrolier.