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Une crise de gouvernance

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 29 juillet au 12 aout 2020

 

La gouvernance désigne la manière dont un gouvernement exerce son autorité économique, politique et administrative et gère les ressources d'un pays en vue de son développement. Elle a "pour but de fournir l'orientation stratégique, de s'assurer que les objectifs sont atteints, que les risques sont gérés comme il faut et que les ressources sont utilisées dans un esprit responsable". La révolution tunisienne avait comme objectif d’assurer une meilleure gouvernance, au service des citoyens, leur assurant la liberté, la dignité et l’amélioration de leurs niveaux de vie. Elle constitua un défi, pour tous les gouvernements qui se sont succédé. Fait évident, la bipolarité idéologique, les guerres entre partis et la compétition pour les charges ministérielles ont remis en cause la priorité du développement. L’endettement de  l’Etat, le développement du chômage, la baisse du niveau de vie et la baisse du pouvoir d’achat ont été aggravés par l’inflation et la chute du dinar. La pandémie accrut le chômage et bloqua les moyens d’intervention de l’Etat, au service de la société. Une décroissance de moins de 7 % devait annihiler toutes possibilités de redressement.

La démission du chef de gouvernement Elias Fakhfakh, fragilisé par un conflit d’intérêts évident, devait mettre à l’ordre du jour une nouvelle donne. Son gouvernement fut certes préoccupé par le traitement des conséquences de la pandémie. Mais, dés sa prise du pouvoir, il a occulté le traitement des questions socio-économiques, qu’il aurait dû promouvoir. Comptable plutôt qu’économiste, il n’avait pas de vision d’avenir. La Tunisie est désormais à la recherche d’un chef de gouvernement. Les partis avancent des candidatures, de leurs seins, de leurs hiérarchies, faisant valoir les rapports de forces, alors que le défi socio-économique exige un économiste confirmé, ayant fait ses preuves.

L’équation politique est perturbée par le conflit entre les dirigeants : Nahdha prépare une motion parlementaire, pour licencier Elyes Fakhfakh, déjà démissionnaire alors qu’un certain nombre de députés demandent l’écartement de la présidence du parlement du président de Nahdha. Des guerres parlementaires théâtralisées, avec leurs auteurs, leurs acteurs et leurs souffleurs, assurant publiquement des discours de langue de bois ou des surenchères. Ne traitant pas les priorités des citoyens, les conditions de leurs quotidiens, les députés et leurs partis perdent leurs légitimités.

Arbitre de la situation, le président de la république, plus à l’écoute des revendications populaires, les rappellent régulièrement. Il estime qu’il faut rectifier le tir.  Pourrait-il imposer son slogan-programme "le peuple veut" ?  Pourrait-il faire valoir sa médiation entre le peuple et la classe politique ? Comment interpréter "le non-dit" de ces discours, les allusions non explicites "aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur". C’est à lui que revient le mot final, lors du choix du chef du gouvernement, après la présentation de candidats par les partis. Lourde responsabilité. Autrement, en l’absence de consensus, la dissolution du parlement et l’organisation de nouvelle élections changeraient la donne, mais reporterait le traitement de la crise économique.

Le post-printemps arabe, étude de cas…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 15 au 19 juillet 2020

 

Des hirak, des contestations populaires plutôt que de vraies révolutions, ont remis en cause les régimes autoritaires de l’aire arabe. Les résultats obtenus dépendaient, dans une large mesure des spécificités des Etats. Des présidences à vie, des régimes de partis-états définissaient ces cas de despotisme plus ou moins éclairées ou prétendus tels : En Egypte et en Libye, le pouvoir avait une caractéristique militaire, dépendant de sa genèse. Alors que l’Egypte est centralisée, la Libye maintenait de fait ses divergences régionales et tribales. En Syrie, le pouvoir d’Assad s’appuyait sur le parti Baath. En Algérie, le pouvoir conciliait l’autorité de la direction du FLN et de son soutien, par l’armée. En Tunisie, le pouvoir était le produit du coup d’Etat de 1987, qui a écarté le leader Habib Bourguiba. Au Yémen, la guerre civile divise le pays, en deux mouvances, en 1962  et suscite une guerre de procuration entre l’Egypte et l’Arabie. En dépit de la fusion, en 1990, de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud), la centralisation reste aléatoire, vu le tribalisation dominant. Bien entendu, le jeu politique internationale et régionale affecta l’aire arabe et remis en cause sa stabilité.

La guerre civile se perpétue en Libye : Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont les alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

La donne régionale  et internationale semble annoncer d’éventuels changements. La prise de position de la France contre l’intervention turque en Libye aurait certes ses influences sur les positions occidentales, vu la pression qu’elle exerce sur l’otan. Le  président tunisien, déclara, lors de voyage à Paris, dans un entretien avec France 24 que la légitimité du gouvernement Serraje est provisoire. Mais la position de la Tunisie reste ambigüe, vu la bipolarité politique des acteurs et l’alliance de Nahdha avec la Turquie et le gouvernement de Tripoli. Changement de l’attitude de l’Algérie,  le président Tabboune affirma que le gouvernement Serraje  “a perdu sa légitimité et ne représente plus le peuple’’ (France 24, 4 juillet). Position différente de la France qui soutient le maréchal Haftar,  l’Algérie  demande la prise du pouvoir d’un conseil élue. Position partagée, les pays du voisinage ne s’accommoderaient pas d’un protectorat turc, en Tripolitaine. Ce qui risque de changer les rapports de forces en Libye. De fait, le président Erdogan joue sa  dernière carte. Il est affaibli dans son pays alors que sa politique d’expansion néo-ottomane suscite un véritable lever de bouclier.

Des frappes, le 5 juillet,  contre les forces turques, établies dans la base de Watiya, annoncent que le maréchal Haftar, soutenu par l’Egypte à repris l’initiative.

Le défi libanais : Le Liban est le dernier pays marqué par la contestation populaire. Le mouvement contestataire se déclencha, en octobre 2019, à cause d’une hausse de taxe décidée pour renflouer les caisses de l’État. Une partie de la population est alors descendue dans la rue pour exiger le renvoi de toute la classe politique, rendue responsable des maux du pays et pour demander  “un nouveau pacte social, un nouveau système politique, une sortie du communautarisme débridé’’ affirme  Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

De fait, le Liban subit les contrecoups de la crise syrienne et l’implication de Hizb Allah, dans cette guerre. Depuis lors, la crise financière s’est amplifiée et les manifestations ont perduré. Cet ancien “paradis bancaire’’ subit, depuis l’automne 2019, une crise économique sans précédent (Le monde 26 juin 2020). Les crises se succèdent depuis l’automne 2019 au Liban. La démission du gouvernement n’arrêta pas l’escalade. La crise a culminé, début juillet, par une dépréciation record de la livre libanaise face au dollar auquel elle était indexée depuis 1997. Officiellement, le rapport est d’un dollar pour 1507 livres, mais sur le marché parallèle, il a atteint le seuil des 5000 livres, voire les 6000 selon certains médias locaux. “Ce n’est plus une crise que traverse le Liban. C’est une tornade, un déclassement à toute allure marqué par une dépossession du pouvoir d’achat, des licenciements et une perte de repères’’ affirme Laure Stephan (Le Monde 3 juillet 2020).

Faudrait-il changer le modèle socio-économique mise en cause par les manifestants ? Les Libanais qui manifestent sont unis par une “revendication commune de changement, de voir naître un Liban nouveau, mais il n’y a pas encore de feuille de route commune… On a vu émerger depuis octobre 2019, un citoyen libanais qui ne souhaite plus qu’on l’assigne à résidence identitaire parce qu’il a pu naître sunnite, chiite ou maronite,’’, reconnaît le politologue Karim Bitar (enteretien, par Xavier Sartre, 16 juin 2020 , Vatican news).

Tunisie, un gouvernement fragilisé : La désunion de la coalition gouvernementale annonce une ère d’instabilité. Nahdha réclame l’élargissement de la coalition, pour intégrer le parti Qalb Tounes.  Ce que refuse le chef du gouvernement faisant valoir l’exigence du président de la république. Nahdha souhaite faire valoir la majorité parlementaire, avec l’alliance de Qalb Tounes et la coalition al-Karama. Elle remet en cause le parti ech-Chaab, vu sa prise de distance avec son idéologie. Elle n’omet pas ses divergences avec le Président, qui souhaite qu’on accorde la priorité au traitement de la crise sociale et ne partage pas son soutien, au gouvernement Serraje.

Le chef du gouvernement est fragilisé par les soupçons de conflit d’intérêts. Il est soutenu par le pari Tayar, qui occulte son discours fondateur. Mais la position du parti Nahdha semble ambigüe. Elle hésite entre sa mise en dépendance pour faire valoir ses vœux ou son écartement du pouvoir. Réuni le 4 juillet, son bureau exécutif annonce une “réévaluation de la position du mouvement vis-à-vis du gouvernement et de la coalition’’, lors de sa prochaine réunion. Le gouvernement est désormais en sursis. Mais les partis de la coalition gouvernementale et parlementaire craignent d’éventuelles élections, en cas de chute du gouvernement, vu l’ascension spectaculaire du parti destourien.

Les autres cas : La Syrie fut la grande victime de la géopolitique régionale et internationale. Les interventions de la Russie et de l’Iran,  ont permis le maintien au pouvoir du président Assad. Mais les interventions turques contre les Kurdes de Syrie portent atteinte à sa souveraineté.

Au Yémen, la guerre civile a été confortée par les interventions de l’Arabie Saoudite, des Emirats et de l’Iran.

L’Egypte réussit à écarter du pouvoir les Frères musulmans. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire. Il a pu ainsi sauver la mise.

Si l’histoire m’était contée … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 juin au 1 juillet 2020

 

 “L'histoire consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements’’. (Ibn khaldoun, Tunis 1332 - Le Caire 1406).

Chaque révolution a ses maladies infantiles, au-delà de la quête  d’une république souverainiste, démocratique et sociale. En Tunisie, les discussions parlementaires du 9 juin 2020, ont été marquées par des polémiques relatives à l’identité nationale, à la genèse de la colonisation et à l’histoire du mouvement national. Cette velléité de révisionnisme - fut-elle exprimée par des voix isolées, des éléments marginaux de la classe politique ! - s’inscrirait au-delà du passéisme et de la nostalgie, les enfants de l’anthropologie révolutionnaire tunisienne. S’agissait- elle de robinsonnades, occultant les rapports de production et de l’exploitation qui en découle, elle nécessite un rétablissement de la vérité et une confirmation de nos assises historiques, par une correction du discours politique de dérive, fut-il minoritaire et non représentatif, vu le consensus parlementaire qui l’a rejeté. Il fallait appréhender l’histoire dans sa globalité et sa complexité, réhabilitant les acteurs politiques, les leaders qui ont engagé la dynamique de promotion du pays.

Le statut de la Tunisie : Oujak de Tunis ou dar jihad (termes usuels dans la correspondance tuniso-ottomane), Etat Barbaresque (terme souvent utilisé par les Européens), wilaya ottomane (province) ou Régence, quel était le statut de la Tunisie ? La Tunisie était certes une wilaya  ottomane ou pachalik, puisque le bey est le pacha, en titre, de la régence de Tunis, un gouverneur de cette province.  Mais la Tunisie disposait d’une autonomie effective, échappant au droit de regard du calife. Les beys se succédaient au sein de la famille mouradite puis husseinite. La régence de Tunis ne payait pas d’impôt à la Turquie, mais offrait des cadeaux à Istanbul, lors de l’accession d’un bey ou d’un calife au pouvoir, occasion de la ratification de la nomination du bey, par le suzerain ottoman.

Les beys de Tunis affirmaient leur indépendance de la Turquie. En mai 1838, soucieuse de rattacher davantage la Régence à son empire, la Turquie envoya un émissaire de haut rang, le vice-amiral ottoman, pour demander à Ahmed Bey, de payer un tribut annuel au sultan. Mais il refusa. La Turquie profita de la promulgation du Khatti Gulhané, pour demander son  application dans la Régence de Tunis. Ahmed Bey refusa. Revenant à la charge, le sultan demanda au bey d’adopter l’emblème national ottoman et de payer des impôts à la sublime Porte. Le Bey refusa (Voir Ibn Abi Dhiaf, Ithaf ahl azzamane bi Akhbar moulouk tounes wahd al aman, t. 4, pages 17, 18, 37, 38, 49). Ahmed Bey rejetait ces demandes, sans remettre en cause la suzeraineté ottomane. D’ailleurs, il effectua, en 1846, une visite officielle en France, sans consulter le sultan, confirmant les vélléités d’indépendance. D’ailleurs, la nature du pouvoir ottoman, assurant ses assises par les soldats turcs et les mamelouks, changea par l’adoption de l’armée nizamie, formée par des hommes du pays.

L’établissement du protectorat : Méconnaissant l’histoire tunisienne, des députés affirmèrent que la Turquie aurait donné la Tunisie à la France. La critique de la politique d’expansion néo-ottomane ne justifie pas une révision politique subjective de l’histoire. La Turquie était “l’homme malade de l’Europe’’, depuis le XVIIIe siècle. Menacée de partage, elle fut sauvée par le Royaume Uni, qui ne voulait pas  permettre, par cette donne, à la Russie d’accéder à la Méditerranée. De fait, la Tunisie vivait une ère de dépendance et était soumise aux consuls de France et de Grande Bretagne. Elle était l’objet de convoitises européennes. Durant son ère précoloniale, elle dut développer ses échanges avec l’Europe, subissant une “économie de traite’’, échangeant ses produits agricoles avec les produits manufacturés. L’alternative coloniale, en vue de la conquête des marchés, était son horizon, à plus ou moins brève échéance. Voir notre étude : Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984). L’endettement, depuis 1863, la banqueroute en 1869 et l’établissement de la commission financière internationale Anglos-franco-italienne, en 1869, accéléraient cette mise en dépendance (voir l’analyse, la genèse et les conséquences de la crise financière, par le  professeur Jean Gainage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF 1959).

En marge du congrès de Berlin, Bismarck offrit la Tunisie à la France, souhaitant occulter l’occupation allemande de l’Alsace lorraine. Le congrès de Berlin précipita le partage colonial.

Le mouvement national : Habib Bourguiba fut le leader du mouvement  mouvement national. Peut-on considérer le principal père fondateur comme “un collaborateur de la France’’ (affirmation gratuite d’un marginal, qui suscita un lever de bouclier (discussion parlementaire du 9 juin) ? Peut-on oublier qu’Habib Bourguiba a été l’objet d’arrestations et d’exils ? Il fut arête du 3 septembre 1934 - au 22mai 1936 à  Kebili, Tataouine, Borjle Bœuf, puis du 10  avril 19 38 à janvier 1943, à Teboursouk, Fort Saint-Nicolas de Marseille, Montluc de Lyon et  Fort de Vancia. Il a eu le mérite d’intégrer le peuple dans la lutte nationale et de conduire le pays à l’indépendance, par sa stratégie des étapes. Dans ce contexte, il a engagé les négociations de l’autonomie interne et a exigé la satisfaction de l’objectif de l’indépendance. Habib Bourguiba a choisi le grand propriétaire terrien Tahar Ben Ammar, proche du mouvement national, comme chef de gouvernement, pour diriger l’équipe de négociateurs tunisiens. Le jeune Taieb Mhiri, dirigeant de la lutte a joué le rôle d’intermédiaire entre Habib Bourguiba, en France, Salah Ben Youssef à Genève et le gouvernement, à Tunis. Mais Salah Ben Youssef a pris ses distances et rejoint Bandoeng, considérant l’autonomie interne comme un  “pas en arrière’’. Voir notre étude  Tahar Ben Ammar 1889 - 1985, publications Nirvana, Tunis, 2010.

Peut-on expliquer cette rupture entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, par “le radicalisme et le panarabisme’’, du secrétaire général du Néo-Destour ? Au contraire, Salah Ben Youssef a opté pour une tactique modérée, après le retour de Bourguiba du Caire. En août 1950, il est désigné ministre de la Justice dans le gouvernement de M'hamed Chenik, qui devait conduire les négociations vers l’autonomie interne. D’ailleurs, au cours de son exil, Habib Bourguiba souhaitait le développement de la contestation nationaliste, pour développer son argumentaire au Moyen-Orient et en Occident. Lors de son exil, il affirma “Nous avons acquis la certitude, que l’émancipation de la Tunisie de la tutelle française ne sera jamais réalisée avec la coopération de la France. Elle se fera malgré la France ou ne se fera pas’’ (lettre de Bourguiba à son fils, Le Caire, 16 janvier 1949, in Habib Bourguiba, la Tunisie et la France, Julliard, 1954, p.219). Par contre, Salah Ben Youssef, qui dirigeait l’appareil du parti, durant l’exil de Bourguiba,  souhaitait calmer le jeu et entretenait des bonnes relations avec l’Establishment, en faveur des réformes.

Le statut radical et panarabe de Ben Youssef est bien tardif. Certes, Ben Youssef  était considéré, dans cette conjoncture, comme “extrémiste’’. Mais il était aussi “plus traditionnaliste et plus conservateur’’, alors que Bourguiba devait se distinguer par sa modernité (jugement de Ben Youssef par Vacherot, in Albert Memmi, Tunisie, an 1, CNRS, 2017, p. 67). Mais le conflit s’expliquait essentiellement par la lutte pour le pouvoir entre les deux leaders. Bourguiba était le chef charismatique du Néo-Destour. Ben Youssef était le dirigeant de l’appareil. Outre la légitimité de la fondation du parti, la préparation  de la lutte populaire avec Ahmed Tlili, et le recouvrement de la souveraineté, Bourguiba fut le promoteur de l’Etat moderne, de l’émancipation de la femme, de l’enseignement obligatoire et du développement des services de santé. Ces apports ne pouvaient être négligés.

 

La libye enjeu de la politique régionale et internationale…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 11 au 25 juin 2020

 

Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile, avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes, que partagent l’Algérie et la Tunisie. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

Une guerre américano-russe à l’horizon ? : Face à l’intervention décisive de l’allié turc car ses drones infligent de lourdes pertes aux systèmes de défense anti-aériens d'Haftar, la Russie  a renforcé son soutien. Ses avions de combat entrent en scène. 14 avions militaires dont Six Mig et deux Sukhoï auraient été déployés ces derniers jours sur la base d'Al Jufrah au cœur du désert libyen, d’après une déclaration américaine. Ce déploiement aérien est de nature à raviver le conflit. L'armée américaine accuse la Russie de déployer des avions de combats en Libye, un pays pourtant soumis à un embargo international sur les armes. Washington affirme son inquiétude. Les Etats-Unis envisageraient d’intervenir, en Libye, contre l’intervention russe, par le recours à une brigade américain qui agirait à partir de la Tunisie (agence Reuters, 30 mai 2020).  Cette information est confirmée par une déclaration du Commandement des États-Unis pour l'Afrique, Stephen J. Townsend. Est-ce qu’une guerre entre la Russie et les USA en Libye est à l’horizon ? S’agit-il d’un discours de surenchère, sans lendemain qui entretient  la guerre froide au Maghreb ?

Une entrée dans la guerre des USA en Libye semble exclue : Elle ne répond pas à  l’agenda du Président Trump :

"1) Relance de l'économie, bref l'America first plus que jamais

2) La Chine comme nouvel ennemi stratégique (qui colle à la vision bipolaire des élites conservatrices US), ce qui permet au passage une réévaluation de la posture US vis-à-vis de la Corée du Nord et de l'Iran dont on perçoit les signaux faibles d'une reprise du dialogue bilatéral avec cette dernière ;

3) Retrait des boys de la région MENA".

Nous partageons l’analyse de l’expert Pierre Razoux et son identification des enjeux de la présidence américaine, avant les nouvelles élections.  Un certain nombre de militaires et diplomates américains pousserait certes, dans cette direction. Mais Est-ce c’est "l'état profond qui joue sa partie?" affirme l’expert Pascal Ausseur, estimant que Trump "ne souhaite pas  se placer en confrontation avec les Russes et donc contre Haftar, soutenu par l'Arabie saoudite en Libye.  Sa récente proposition d'inviter Poutine au prochain G7 va dans ce sens". Conclusion de Pierre Razoux : Les Américains envoient un " un triple signal à Erdogan, à Poutine et aux Algériens (afin) que " chacun restera raisonnable". De ce point de vue, la déclaration américaine serait sans lendemain. Ce discours aurait pour objectif de calmer le jeu, sinon d’assurer un rééquilibrage des forces en Libye.

Position du voisinage : En fait, l’Egypte, l’Algérie et la Tunisie sont hostile à l’intervention turque, qui réduirait la Libye à un protectorat néo-ottoman. Elles rejettent tout projet de démantèlement de la Libye. L’opposition égyptienne aux Turcs est bel et bien déclarée. Le Caire est l’allié du général Haftar. L’Algérie est certes affaiblie. L’effondrement du prix pétrole a réduit ses moyens. Son régime est mis à l’épreuve, par la contestation populaire. Mais elle ne cache pas son  opposition à toute intervention étrangère en Libye et défend une solution politique de la crise libyenne, qui écarterait un éventuel établissement d’un pouvoir islamique.

La Tunisie pays de l’évacuation couteuse de la base française de Bizerte serait, bien entendu hostile à un déploiement éventuel d'une brigade US et à une intervention militaire en Libye. D’ailleurs, l’UGTT s’est empressé de répondre à la déclaration américaine et d’affirmer son refus d’établissement d’une base américaine, en vue d’une intervention en Libye. Mais la classe politique est divisée sur la question des interventions étrangères en Libye. L’alignement de Nahdha sur la Turquie explique, dans une large mesure, sa proximité géopolitique avec le gouvernement de Serraje.  Rached Ghannouchi président du parlement et du parti Nahdha fut l’objet d’un questionnement sur la question (séance parlementaire du 3 juin). On l’accusa de diplomatie parallèle en faveur d’Ankara et on critiqua sa félicitation du gouvernement de Tripoli. La motion présentée par le parti destourien, contre les interventions extérieures en Libye, n’a pas recueillie la majorité absolue, nécessaire à son adoption (96 voix contre 68). Nahdha sauva la mise, grâce au parti Tayar, qui réactive son alliance avec la troïka d’antan.  Mais une nouvelle grande coalition se dessine, puisque l’opposition  contre Nahdha compte désormais  96 députés. Ce qui annonce un rééquilibrage politique plutôt défavorable aux interventions étrangères, tous azimuts, au Maghreb.

P.S. : Les avancées et reculs des armées des protagonistes montrent que la solution politique libyo-libyenne semble s’imposer. Mais la question est bien complexe :

1-  Position géopolitique : "Les vrais accords, sont les accords des arrière-pensées"(Paul Valery).

2- condition difficile : Est-ce que les parrains  faciliteraient un accord, qui les sortirait de la scène libyenne ?

 

L'aire arabe, une nouvelle donne ?

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 27 mai au 10 juin 2020

 

La crise des Etats rentiers : Les pays arabes du Golfe étaient  devenus des acteurs majeurs de l'économie mondiale, grâce à la manne pétrolière. Les six membres du Conseil de coopération du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), fournissaient le quart de la demande mondiale. Or, l’effondrement du prix du pétrole, précipité par la pandémie,  a provoqué la crise des Etats rentiers du Golfe, conséquence de l’effondrement de leurs économies. Ce qui affecta la structure de ses Etats, qui faisaient valoir une élite de techniciens, sans vision politico-culturelle. Cette crise remet à l’ordre du jour les intellectuels, appelés dans ces circonstances, à analyser la situation de leurs pays, à leur identifier un nouvel avenir. Désormais redimensionnés, les Etats du Golfe limitent leurs ambitions, leurs stratégies d’expansion et d’interventions à l’extérieur, tous azimuts. Ils  sont désormais plutôt confinés, plus préoccupés de s’occuper de leurs affaires internes. Est-ce à dire que la Syrie, le Yémen et Qatar vont bénéficier d’un certain répit ?

Ces pays, qui sont regroupés dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), devraient enregistrer cette année leur plus faible croissance du PIB depuis 2009, a +0,5 %, a prédit le FMI, le 31 octobre 2017. « C'est aujourd'hui le moment opportun pour eux d'accélérer la diversification de l'économie hors du secteur pétrolier. Il faut promouvoir un rôle accru du secteur privé pour soutenir la croissance et créer davantage d'emplois", a déclaré à l'AFP le directeur pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord au FMI, Jihad Azour. "Préparer les économies à l'ère post-pétrole devient une priorité pour toute la zone du Golfe", a-t-il insisté.

Comme le souligne le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié en octobre 2014, faute de revenus pétroliers suffisants pour employer une population en pleine croissance, "le chômage pourrait augmenter dans les prochaines années". Près de 30% des jeunes vivant en Arabie Saoudite étaient déjà au chômage en 2012. Les revenus tirés de la vente du pétrole leur ont permis de construire des villes ultramodernes au milieu du désert, en employant, leur main d’œuvre et  en faisant appel au savoir-faire d'entreprises étrangères et d'expatriés, qui composent plus de 75% de la force de travail des sociétés privées dans la région, souligne l'agence Bloomberg sur son site web dans un article daté du 8 mars. Les pays du Golfe font doivent, d’autre part,  stimuler l'entrepreneuriat local car ils ne peuvent plus employer dans le secteur public suite à la baisse des cours du baril de Bren.  « La chute des cours du pétrole pousse les pays du Golfe à booster l'entrepreneuriat », affirme Lélia de Matharel (mars 2015, in l’usine digitale.fr).

Conclusion évidente, Les pays du Golfe doivent s’habituer à un pétrole à bas prix affirment les experts.  « Ils vont devoir se réinventer rapidement s'ils ne veulent pas voir disparaître leur patrimoine financier » affirme BFM Businesse, 8 février 2020.

Les enjeux libyens : La Lybie, à l’instar de la Syrie et du Yémen, est devenue un champ de bataille entre les grands acteurs régionaux. Alors que Qatar et la Turquie, défendent le gouvernement Serraje, vu leur approche idéologique, en faveur de l’Islam politique, les Emirats et l’Egypte soutiennent le maréchal Haftar. Les richesses pétrolières lyciennes expliquaient les positionnements des acteurs internationaux. L’analyste doit prendre en compte, les positions opportunistes et les alliances en conséquence.  La Russie  et la France soutiennent Haftar. Par contre le Royaume Uni serait plutôt favorable au gouvernement Serraje. Les USA, inquiets de l’entrée en scène de la Russie, ont des positions mitigées, entre Haftar, le choix du cœur, qu’ils ont accueilli, pendant son exil et le gouvernement Serraje. La déclaration de l’ambassadeur américain confirme une certaine prise de distance. Tout en critiquant la participation de 2000 mercenaires russes, au combat avec Haftar et en demandant l’arrêt de son attaque de Tripoli,  il rappelle que le président Trump, a pris contact avec le maréchal Haftar et reconnu son rôle dans la lutte contre le terrorisme et sa sauvegarde des richesses pétrolières de Lybie. L’ambassadeur fait valoir une solution politique de la guerre civile (AL-Quds al-Arabi, 17 mai 2020). D’autre part, l’Italie cherche à garder ses avantages traditionnels. Bien entendu, ces positions sont rarement avouées. Il y a les discours et les faits, les relations underground et les déclarations publiques.

Que faut-il penser de la déclaration du Secrétaire général de l'Alliance Atlantique, qui a affirmé, le 14 mai 2020, dans une interview au quotidien italien La Repubblica.que l'OTAN est disposée à venir en aide au « gouvernement légitime » en Libye, estimant « qu'il n'est pas possible de mettre dans le même sac le gouvernement al-Sarraj, reconnu par l'ONU, et Haftar ». Il explique sa position, par l’appartenance de la Turquie à l’Otan.  Cette position serait plutôt diplomatique, non partagée par les principaux membres de l’Otan, qui ont, à maintes reprises, formulé des réserves sur la politique turque d’expansion. 

La réalité est d’ailleurs bien plus complexe, l’effondrement du pétrole est appelé à freiner l’intervention du Qatar et à redimensionner les intérêts de la Lybie. Par contre, l’alliance du gouvernement Serraje avec les milices terroristes, la mouvance islamique et son appui des mercenaires daéchiens, envoyés par la Turquie inquiètent le voisinage et les pays nord-méditerranéens. Une alternative politique serait-elle envisageable ?